04/02/2026 | Antoine Danhier
Entretien croisé : Margaux Liénard et Wouter Vandenabeele, violonistes explorateurs
Violonistes, compositeurs et arrangeurs, Margaux Liénard et Wouter Vandenabeele enseignent au sein de la nouvelle section Musiques de tradition orale de l’IMEP. Nourries de répertoires variés et d’une approche libre de la transmission, leurs pratiques interrogent le rapport à l’oralité, à l’écriture et à la tradition vivante. Interview croisée de deux personnalités musicales singulières.
En septembre dernier, l’IMEP a inauguré sa nouvelle section Musiques de tradition orale, qui met au centre les pratiques issues des musiques traditionnelles et l’apprentissage d’oreille. Parmi le nouveau corps enseignant, deux professeurs de violon, Margaux Liénard et Wouter Vandenabeele, tous deux également compositeurs, arrangeurs et interprètes investis au sein de diverses formations.
Margaux Liénard puise son inspiration dans des répertoires variés, du jazz à la musique irlandaise, en passant par le klezmer, le répertoire du Mississippi et bien sûr le patrimoine populaire musical de sa région natale, l’Avesnois-Thiérache, dans le nord de la France. Wouter Vandenabeele, originaire de Gand, adopte également une approche libre, éclectique et exploratoire, à la fois en classique, jazz et world music (notamment en musique africaine).
Dans un tout nouveau format d’interview croisée, propice aux réactions spontanées et au partage d’idées, Melchior met en résonance les points de vue de ces deux artistes aux origines différentes et aux approches singulières de la musique de tradition orale (malgré d’évidentes similarités). L’occasion aussi de confronter les enjeux des musiques wallonnes au point de vue de deux personnes qui ne sont pas issues de la région.
Vous avez tous les deux un style qui traverse différentes traditions musicales. Quelle a été votre porte d’entrée dans la musique traditionnelle, puis comment en êtes-vous arrivés à élargir votre pratique ?
Wouter : quand j’étais jeune, j’ai reçu une éducation classique. La musique traditionnelle ne m’intéressait pas. Quand j’avais 17-18 ans, la musique celtique m’a vraiment attiré. Mais c’est surtout le « drive » de la façon de jouer, le swing : ça m’a vraiment impressionné et c’était pour moi le début d’une recherche pour la vie. Après, je me suis intéressé à la Scandinavie, à la musique de la Méditerranée. Et de plus en plus, j’ai commencé à chercher ce qu’était la musique traditionnelle ici en Flandre ou en Belgique.
Margaux : j’ai un parcours classique aussi. Pour ma part, ce n’est pas que la musique traditionnelle ne m’intéressait pas : je ne la connaissais pas avant mes 17 ans. J’étais plutôt dans la campagne dans le sud du Nord de la France et en arrivant à Lille pour mes études, j’ai découvert ces musiques-là et ma motivation a surtout été les rencontres et surtout la transmission orale. Je faisais un peu de musique à l’oreille avec mes copains mais le fait de quitter la partition, la liberté que ça m’offre, m’a beaucoup plu.
J’ai commencé par apprendre des musiques du centre de la France, de Suède, de Bretagne et surtout irlandaises, puis plus tard, au fil des rencontres, j’ai fait d’autres musiques : des musiques Klezmer, avec un musicien tibétain, etc. Ensuite, comme Wouter, je me suis demandé ce qu’étaient les musiques de chez moi et j’ai passé pas mal d’années à faire des recherches sur mon petit coin du nord, qui s’appelle l’Avesnois-Thiérache, et j’ai fait un spectacle autour de ça, ça m’a beaucoup nourri.
Quelle est la place de la composition dans votre pratique des musiques traditionnelles ? Jusqu’à quel point une musique traditionnelle peut-elle être composée selon vous ?
Margaux : Pour moi, il n’y a pas beaucoup de limites, parce que la musique traditionnelle n’est pas une musique figée, c’est une musique actuelle qui est toujours en transformation, en évolution. La limite est très floue, libre et ouverte. La composition est importante parce qu’elle nourrit cette évolution. Dans mon spectacle, j’ai beaucoup de compositions qui sont accolées à des traditionnels que j’ai moi-même remis en musique, parce que la composition peut aussi consister à remettre en musique des textes dont on n’a pas la musique, à la changer, à inventer ou changer les paroles… C’est très libre.
Il n'y a aucune limite ou vous en voyez quand même une ?
Margaux : Si, forcément ! Mais je suis tellement nourri de ces musiques-là que cela se fait un peu tout seul, je ne réfléchis pas. Je suis aussi beaucoup influencée par mes goûts en musique baroque, en musique ancienne, qui s’y mélangent aussi. Tout ce que je compose est nourri de ça. Il y a forcément des limites, mais je ne me les impose pas trop.
Wouter : Cela dépend un peu de la situation. J’ai fait de la composition quand j’étais jeune et c’était plus moderne. Mais en vieillissant, je deviens de plus en plus traditionnel. Si, par exemple, j’écris une scottish, je veux vraiment respecter le caractère dansant. Mais quand j’écris un morceau, comme Margaux, je m’en fiche : j’écris quelque chose qui me plaît, me paraît beau, m’inspire. Mais de temps en temps, quand j’écris quelque chose de traditionnel, je me fixe la contrainte de faire une scottish, autrement je ne fais qu’un air quelconque.
Margaux : Personnellement, je n’ai pas vraiment de groupe de musique à danser, de bal. Si c’était pour danser, il y aurait effectivement des limites à ce niveau-là.
Wouter : En dehors de cela, il n’y a pas non plus de limite pour moi. Quand j’étais jeune, j’ai écouté beaucoup de musique classique, j’ai beaucoup voyagé et reçu des influences de la musique africaine. Il y a quand même de plus en plus aussi une influence rythmique dans ma musique, mais cela dépend vraiment.
Donc, quand vous composez, vous vous fixez d’emblée une contrainte de genre ou de style (une scottish à danser, une musique africaine) ? Il y a une décision de départ qui influence le processus de composition ?
Wouter : Oui, et je vais te dire quelque chose : j’ai commencé à vraiment comprendre la musique traditionnelle quand j’ai travaillé avec des Africains. Quand j’étais jeune, je faisais de la musique très complexe, c’est normal quand tu es au conservatoire. Et la première fois que je suis venu au Sénégal, c’était en gamme pentatonique et je me disais : « Mama mia, je dois jouer toute la soirée en gamme pentatonique ! C’est impossible, je ne peux pas. » Mais après, j’ai compris : avec les 5 notes, eux, ils font des choses incroyables ! C’est suffisant : ce ne sont pas les notes qui sont importantes, mais leur placement, le groove.
J’ai compris ça aussi pour la musique traditionnelle : il y a aussi de temps en temps des trucs pentatoniques, mais si tu fais un bon groove, un bon truc dedans, ça change complètement le caractère. Ce n’est d’ailleurs pas valable que pour la composition : ça peut être aussi un arrangement de musiques traditionnelles. Quand j’étais jeune, les mélodies, les polkas de Flandre et de Wallonie ne m’ont pas autant attiré que les musiques irlandaises ou de Scandinavie. Mais si tu changes la façon de jouer le violon en utilisant des autres techniques, cela peut devenir quelque chose de très intéressant. Duke Ellington a dit : « It don't mean a thing, if it ain't got that swing ». C’est simple, mais avec un bon swing… Et c’est ce qui m’intéresse beaucoup aujourd’hui.
Le projet Melchior m’inspire beaucoup parce qu’il y a des mélodies que je ne connaissais pas. Pour le conservatoire en Belgique, le nouveau département consacré aux musiques traditionnelles a une raison d’être parce qu’il y a des racines. Si on fait de la musique suédoise ou roumaine, c’est mieux d’aller là-bas. Et tous ces styles nous incitent à trouver des moyens d’interpréter la musique d’ici, par exemple les richesses de Melchior ou la musique traditionnelle en Flandre.
Margaux : Effectivement, avec les étudiants, nous travaillons sur une chanson du site de Melchior et nous essayons de la triturer dans tous les sens, on invente des choses autour de ça. Cela fait une super matière de départ. Comme il n’y a pas de tradition très ancrée comme dans d’autres pays, c’est à nous de réinventer quelque chose et de le faire revivre différemment.
Les musiques traditionnelles de Wallonie sont en pleine redécouverte, en pleine réinvention. Qu’est-ce qu’il faut selon vous pour qu’une musique traditionnelle puisse reprendre vigueur et s’inscrire à nouveau dans une pratique sociale ? Qu’est-ce qui fait que « ça prend » ?
Wouter : Je pense qu’il faut faire attention, parce que la musique traditionnelle, à l’époque, c’était vraiment la musique populaire. Tandis que maintenant, c’est un petit peu devenu une musique élitiste, pour des étudiants ou des gens intéressés qui vont à des bals folkloriques. J’ai habité dans un quartier populaire à Gand, et les gens n’y écoutaient pas de musique folk : c’était de la techno ou du rap.
Par contre, je constate que la musique traditionnelle et les bals folks sont très populaires dans les villes universitaires comme Gand, Louvain, Namur, parce que c’est une façon de sortir très facile et sociale : les gens peuvent danser ensemble, etc. Au niveau de la musique, beaucoup de jeunes groupes commencent avec ces répertoires et ça leur donne la possibilité de découvrir un style, une façon de pratiquer la musique acoustique. Cela se passe beaucoup pour le moment : il y a le Boombal en Flandre, mais aussi beaucoup d’autres choses et pas seulement de la musique pour danser. Il y a également une réappropriation de la tradition, avec beaucoup de jeunes qui composent dans le style « folk ». C’est assez populaire ici.
En France, je vois aussi beaucoup de groupes qui se basent sur des styles régionaux. C’est quelque chose de vivant, c’est ce que j’aime beaucoup. Il y avait par exemple en Flandre une grande discussion sur la mazurka : la mazurka traditionnelle est très carrée et dynamique. Mais sous l’influence de Gennetines, elle est devenue très différente : plus lente, plus swinguée. Je ne trouve pas ça grave : il ne faut pas oublier qu’il y a une mazurka traditionnelle un peu différente, mais il est intéressant aussi qu’il y ait une évolution, une « mazurka nova », basée sur la tradition mais qui vit, qui est devenue très populaire. Cela relève aussi de la popularité de la musique traditionnelle.
Margaux : oui, il faut que la musique évolue pour qu’elle vive et qu’elle se propage, en fonction des goûts, des moments, des modes. En ce moment, en France, il y a énormément de groupes. En Bretagne, c’est la folie le nombre de nouveaux groupes qu’il y a presque chaque jour. Chacun la fait différemment et avec des influences différentes, mais toujours avec cette envie de s’ancrer dans quelque chose. Ces gens sont ancrés dans la tradition, mais ils la font évoluer, côtoient les musiques improvisées, le jazz, un peu tout, même les musiques bruitistes. Et ce, en bal ou en fest-noz (bals bretons, NDLR) – c’est peut-être plus codifié, mais il y a tout de même des groupes incroyablement modernes – ou bien en concert.
Ce sont quand même deux mondes différents pour moi : personnellement, je ne joue pas dans des lieux folks parce que je ne fais pas de bal, j’essaie d’amener ces musiques-là dans des lieux qui ont des programmations pluridisciplinaires de musiques variées. On essaie de dire que ces musiques-là peuvent avoir leur place dans des salles de musique actuelle, un centre culturel et pas forcément un lieu folk.
Qu’entendez-vous pas « lieu folk » ? Un lieu ou on pratique la danse ?
Oui, ou un lieu étiqueté « musique traditionnelle ». Par exemple, en France, il y a quelques salles qui ne proposent que ça, un peu comme les folk clubs en Belgique, mais pas spécialement dans le nord de la France. Mais il y a des lieux qui programment de tout : on rentre dans une programmation ouverte à tous, avec un autre public, qui ne connaît pas forcément, mais qui vient parce qu’il a l’habitude de venir dans ce lieu-là, qu’il fait confiance ou s’inscrit dans une saison culturelle plus large. Ce sont des musiques qui touchent même les gens qui ne les connaissent pas.
Et comment les toucher, les intéresser ?
Personnellement, je fais de plus en plus de médiations, d’actions culturelles en amont des spectacles : aller dans les écoles, dans un établissement pour sensibiliser les publics, transmettre ces musiques-là, participer à l’éducation. Avec les enfants, ça marche très bien, il y a plein de choses à faire.
Wouter : Je voudrais ajouter que ce n’est pas important que pour les danseurs : comme dans le jazz, il y a des musiques folks qui swinguent, sur lesquelles les gens ne dansent pas. Si c’est bien fait, si la musique swingue, ça va aussi attirer. Les bals folks, il y a des gens qui n’apprécient pas ça, qui le trouvent trop « hippies ». Mais il y a des musiques traditionnelles, comme la musique irlandaise, que beaucoup de gens ne dansent pas mais qui possèdent un groove, un swing qui attire beaucoup. Et je pense qu’on pourrait le faire aussi avec notre propre musique, le rendre intéressant sans nécessairement le rendre dansable.
Vous êtes tous deux enseignants à l’Imep depuis cette année dans la nouvelle section musique et traditions orales. Quel rôle l’enseignement supérieur doit-il jouer dans la réinvention de la musique traditionnelle ?
Wouter : Il y a toujours le préjugé de dire : « Tu joues du violon. Si tu as une bonne éducation classique, ça suffit. » Et Mia Marin, une des plus grandes violonistes suédoises, m’a dit : « Il y a vraiment une grande différence. Je suis peut-être la meilleure en musique suédoise, mais pour la musique classique, je suis nulle. Le coup d’archet est différent, l’émission du son, le travail à l’oreille, … » Ce sont beaucoup de choses que tu peux même faire en Suède dans l’enseignement supérieur.
Il y a des différences. Evidemment, un violon est un violon et un sol est un sol. Mais par contre, on a aussi des microtons dans la musique traditionnelle qui sont absents de la musique classique. Je pense que cela vaut la peine parce qu’il y a beaucoup de choses qui ne sont pas dans la musique classique. On fait des études sur Tchaïkovski, Paganini, mais, par exemple, les violonistes classiques ne travaillent pas des motifs rythmiques. Quand j’avais 18 ans, j’ai commencé à jouer des musiques traditionnelles et j’ai dû travailler pendant près de 2 ans avec le métronome pour être capable de jouer dans des rythmes que je n’avais jamais faits en musique classique.
Il y a des choses qui sont importantes à travailler, et cela aide aussi au développement et à la découverte d’un style, d’une identité. Avec « Fiddlers On The Move », un festival que j’organise ici à Gand, j’invite des violonistes de partout en Europe, grecs, suédois, irlandais, turcs et je vois des niveaux de jeux incroyables en matière de musiques traditionnelles.
Ils ont aussi lancé un projet similaire à Louvain, mais là-bas, c’est interdit dans l’institution classique. C’est pour ça que je suis très content que les départements classiques et de tradition orale soient bien séparés à Namur et que l’accent soit mis sur l’apprentissage d’oreille, qui est très important. On ne peut pas vraiment faire une partition exacte d’une gigue, par exemple.
Margaux : je suis d’accord avec Wouter, ça n’a rien à voir du tout avec le classique, la musique savante, etc. Après, on peut se poser la question de savoir pourquoi intégrer à une institution formelle – un conservatoire –, une musique qui est à la base populaire et orale. C’est toujours la grande question… (rire) Mais voilà, c’est dans l’air du temps aussi et cela permet de pousser plus loin les choses, de faire de la transversalité. Là, nous allons faire à l’Imep de la musique avec les flûtistes baroques, donc ça permet des rencontres. Et cela permet de faire un cursus qui forme des musiciens à la vie professionnelle, à la vie d’artiste complet.
Cela serait plutôt alors un complément à des études supérieures antérieures et plus classiques ou une filière à part entière ?
Pas forcément, pour moi, c’est à part. On n’est pas obligé de venir du classique. D’ailleurs, les étudiants que nous avons ne viennent pas forcément du classique. Ce n’est pas une nécessité : je joue avec des super musiciens qui ne savent pas lire une note. D’ailleurs, c’est la question qui se posait pour l’examen d’entrée : faut-il un certain niveau de formation musicale ? En fait, non. Ce serait un peu aberrant d’imposer ça, parce qu’on peut connaître la musique sans savoir lire les notes. Cela peut être un plus de l’apprendre si on en a envie, mais ce ne doit pas être une condition.
Wouter :je suis d’accord, je pense vraiment que cela peut être une formation séparée. Nous avons commencé à le faire en Flandre. Il y a une deuxième chose plus pratique : en Flandre, nous avons commencé à donner des cours de musique traditionnelle folk dans les écoles de musique, et cela fonctionne bien, mais nous ne trouvons plus de violonistes. Il y a juste 4-5 fous comme moi… (rire) Chaque école veut lancer cette formation parce que c’est très populaire, mais sans parvenir à trouver de professeur. Donc que font-ils ? Ils cherchent un professeur classique pour le faire. Mais pour moi, ils doivent arrêter de le faire. J’ai vu le résultat : ils m’ont invité à un examen et j’ai vu un garçon avec une partition qui jouait. Le directeur dit « Il joue bien », mais non ! Ce n’est pas folk, cela n’a aucun rapport avec ce que je fais. Et pour ce genre de cas, c’est bien d’avoir des gens qui suivent des formations en école supérieure pour avoir des gens capables d’enseigner dans le style, de se concentrer sur la tradition orale.
