Une tarte aux pommes, des souvenirs et du folk wallon

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Jacqueline Servais, musicienne active du milieu folk en Belgique, nous livre un témoignage touchant, né de sa rencontre inopinée avec le petit-fils d'Henri Schmitz. Mélangeant anecdotes et visions sur la place de la musique folk aujourd'hui en Wallonie, cet échange entre deux passionnés nous permet également de faire un bon en arrière, dans les années 70.

Une rencontre inattendue

Tous les amoureux des musiques traditionnelles de Wallonie connaissent Henri Schmitz (1904-1977), violoneux de la région de Bastogne, célèbre pour avoir joué lors des premiers festivals de musique folk à Champs (Bertogne) de 1973 à 1975, et surtout, pour avoir exporté en 1976 la musique wallonne au Festival of American Folklife, le plus grand festival de folklore jamais organisé à Washington. Un hasard miraculeux m'a permis de rencontrer récemment son petit-fils, Freddy Schmitz. Il se présente : "Je connais un peu le folk : mon grand-père s'appelait Henri Schmitz". Imaginez mon émoi ! Nous discutons à bâtons rompus, de son grand-père essentiellement bien sûr, et je lui demande humblement s'il accepterait que j'aille l'interviewer. "D'accord !"

L'interview complète filmée le 30 juillet 2025 devant l'ancienne maison d'Henri Schmitz est à découvrir en vidéo à la fin de ce parcours.

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Type : maclotte | Date : 1975-1976

Retour dans les années 70

Cette rencontre avec Freddy Schmitz m'a fait replonger 50 ans en arrière, dans cette époque merveilleuse de la naissance du folk en Wallonie. C'était juste après mai 1968 et son grand vent de libération de toute autorité, de contestation des académies, de l'impérialisme musical américain. C'était la grande mouvance des années 1970 appelée Revival. L'idée était de jouer sa propre musique. La voie a été ouverte par Woody Guthrie et Pete Seeger avec leurs Folk Songs protestataires. La célèbre Lettre ouverte aux jeunes du monde entier nous met le cerveau en ébullition.

"Dans votre pays, vous devriez construire votre musique nouvelle sur ce que l'ancienne a de meilleur... Nous devrons lutter durement pour faire progresser dans chaque pays une musique qui puisse aider les gens à vivre et à survivre. Et finalement à créer un monde neuf, paisible et coloré comme l'arc-en-ciel..."

Cette philosophie de vie nous inspire profondément, mon époux Walter Lenders et moi.

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Les festivals de Champs

Près de chez nous, à Bastogne, se déroulait chaque année les Automnales de la chanson. Nous y rencontrons un jeune chanteur prénommé Jofroi, qui fait la première partie de Barbara. Il chante "Champs la rivière" : " Faut bâtir une terre, faut s'inventer la vie...". Il vient du Hainaut, a vécu dans les Cévennes d'où il a ramené quelques chèvres et s'est installé dans une ferme à Champs, un village proche.

En 1972, avec quelques copains, il crée dans une prairie à côté de sa maison un petit festival où débarque une partie de la chanson belge émergente : Julos Beaucarne, Angélique et Photis Ionatos, Georges Chelon... Un an après, c'est le grand envol du festival de Champs 1973 : Musiques et t'chansons des d'jins de ç'costé-ci, organisé entre autre par Bernard Gillain qui a produit à la RTB sa fameuse émission Marie Clap' Sabots où il s'acharne à réveiller et à faire vivre la musique wallonne.

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C'est là que nous découvrons le dernier ménétrier ardennais : Constant Charneux (1884-1975) et sa sirène d'amour, un violon flanqué d'un pavillon en guise d'amplificateur - aussi appelé violon-trompette -, dont il joue avec une belle vigueur pour ses 93 ans, en tapant du pied et en tournant sur lui-même pour envoyer le son aux alentours.

En 1974, le festival prend de plus en plus d'ampleur, on voit apparaître des groupes de musiciens qui cherchent et débusquent dans de vieux manuscrits des perles de musique de notre terroir. Armés de violons, cornemuses, épinettes, vieilles à roue, accordéons diatoniques, rommelpots, il font danser la foule enthousiaste ! Quelle ambiance, quelle fête, quel bonheur : le folk wallon est né !

Henri Schmitz

C'est alors que nous rencontrons un violoneux du nom d'Henri Schmitz qui joue et chante des airs venus d'on ne sait où, notamment des scottishs. Il est parfois accompagné de son petit-fils Freddy qui, à 14 ans, joue merveilleusement du saxophone. Nous avons eu la chance de l'entendre interpréter la maclotte de Harre.

Armés de notre petit enregistreur à bandes Huher, nous avons capté des merveilles de notre patrimoine musical wallon. C'est au cours de ces trois festivals de Champs 1973-1974-1975 qu'est née une passion qui ne m'a plus quittée.

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J'ai revu une dernière fois Henri Schmitz à l'AKDT de Neufchâteau, à son retour des USA en 1976. Sur ma très mauvaise photo de l'époque (ci-dessus), on le voit sur scène, et en bord de scène on distingue Elisabeth Melchior qui faisait partie du voyage. Il a joué la fameuse Scottish à quatre que tout le monde dansait à Neufchâteau : par couples sur un cercle, 2 pas de polka, 3 battements dans les mains, un saut accroupi, un tourniquet à quatre avec le couple suivant en 4 pas et le couple suivant passe devant.

Vous comprendrez dès lors mon émotion de retrouver Freddy Schmitz 52 ans plus tard !

L'interview de Freddy Schmitz

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Saxophoniste et clarinettiste professionnel, Freddy Schmitz vient d'une famille de musiciens : sa maman chantait et son papa jouait de l'accordéon chromatique. Vers 4-5 ans, à la soirée, quand il n'y avait pas encore de télévision, Freddy l'accompagnait en jouant de la petite caisse. "Cela a été mon initiation musicale" dit-il. 

Son grand-père Henri, à l'époque, ne jouait plus du tout de musique, il n'avait plus son violon qui avait été volé, parait-il, par un soldat allement en 1940. Mais il chantait et sifflait beaucoup en exerçant son métier d'ardoisier. C'est au contact de Jofroi que sa passion est revenue et qu'il a racheté à Liège un violon quand on lui a proposé de jouer de la musique de terroir pour les festivals de Champs. 

Il est très fier de raconter le voyage de son grand-père parti en 1976 aux U.S.A. avec son frère qui jouait de l'harmonica, sous la houlette de Bernard Gillain. Il regrette de ne pas avoir pu y aller, étant trop jeune.

Son grand-père apprenait en partie la musique par l'instituteur et le curé du village. Ceux-ci faisaient chanter et donnaient des rudiments de solfège. Mais Henri jouait essentiellement d'oreille. Freddy n'a retrouvé chez lui ni partition ni carnet de bal. Il a certainement fait des recherches en région liégeoise quand il a été invité par Jofroi et Bernard Gillain, mais il semble qu'il jouait tout de mémoire. 

Maintenant que Freddy est retraité, il a mis en pause clarinette et saxophone et a commencé l'accordéon chromatique à boutons. Cette envie lui est venue de son père mais surtout de ses deux filles qui ont suivi des cours au décès de leur grand-père. Les écouter si bien jouer, le soir, lui a donné l'envie de s'y mettre aussi. 

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Il a pensé jouer les pièces de son grand-père, mais il lui faudrait des partitions, ou essayer de jouer d'oreille mais cela lui prendrait énormément de temps et il n’a pas encore assez la maîtrise de l’instrument. Quand je lui dis que les mélodies sont assez simples et que beaucoup de « folkeux » ne savent pas lire la musique, il me répond que l’inverse est vrai aussi : les « lecteurs » qui ont appris en académie ont souvent beaucoup de peine à jouer d’oreille. Je lui rappelle qu’à 15 ans il jouait la maclotte de Harre au saxophone avec une maîtrise extraordinaire !

C’est sur un grand rire chaleureux et autour d’une excellente tarte aux pommes recouvertes du meilleur pâtissier de la région que nous nous quittons, en se promettant de se revoir dans six mois pour jouer ensemble du wallon. « Et du gaumais ! » précise-t-il.

Affaire à suivre, donc.
Peut-être verrez-vous bientôt Trivelin jouer le répertoire d’Henri Schmitz avec son petit-fils Freddy !