Plantez vos oignons, c'est la Saint-Grégoire !

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Au siècle dernier, de nombreuses traditions de quêtes étaient présentes sur le territoire wallon. Parmi celles-ci, la quête de la Saint-Grégoire, l'une des plus anciennes et des plus répandues. Doris Brasseur et Charlotte Sovet vous proposent de la (re)découvrir dans ce parcours.

Vyle-et-Tharoul, lundi 12 mars 1956

Ce lundi matin, un parfum de fête embaume les rues de Vyle-et-Tharoul : c’est la Saint-Grégoire ! Une tradition toujours bien présente dans le village en cette année 1956, immortalisée par le Musée de la Vie wallonne dans un mini-documentaire muet que vous pouvez découvrir ci-dessous. On peut y voir un groupe d’enfants, grimés, paniers à la main, allant de porte en porte tout en entonnant une chanson en échange de vivres ou de monnaie de la part des habitants. La Saint-Grégoire, c’est la fête des enfants, la fête des écoliers. Pas de cahiers, pas d’instituteurs, c’est un jour de congé, qui se clôture par un moment de partage des denrées collectées. Cette tradition, fort présente dans toute la Wallonie durant le 20ᵉ siècle, a peu à peu disparu.. mais pas complètement ! Certains villages la maintiennent encore aujourd’hui, en 2026. C'est ce que nous vous proposons de découvrir dans ce parcours, illustré par des enregistrements tirés de la phonothèque de Melchior.

La fête des écoliers

Type : chanson de quête | Date : 1955

Les "hèyes", une tradition de Wallonie

La Saint-Grégoire, c'est une tradition de "quêtes" - hèyes en wallon -, une pratique reliée à des fêtes calendaires. Les enfants des villages souvent déguisés, par petits groupes, vont de porte en porte pour demander des vivres ou de la monnaie aux habitants. Et bien souvent, cette demande est accompagnée de chants spécifiques en lien avec la fête en question : ils chantent leurs demandes puis remercient ou lancent un anathème aux mauvais donateurs aussi en chanson. Et des quêtes, il y en avait beaucoup sur le territoire wallon. 

Une tradition répandue en Gaume et en Ardenne était celle de petites mariées de mai - aussi appelées les trimoussettes. Dans le village de Massul, des fillettes allaient tous les dimanches du mois de mai de maison en maison pour demander aux habitants de quoi orner l’autel de la Vierge en interprétant un chant de quête et un chant de remerciement. Une des fillettes, parfois la plus jeune, était vêtue de blanc et portait un bouquet : elle était “la petite mariée de mai” et la seule qui ne chantait pas. Aujourd’hui, la tradition semble éteinte. 

Le Musée de la Vie wallonne a réalisé un documentaire muet sur cette tradition en 1952 à Rochehaut et Cornimont, et enregistré ces chants en 1949 à Massul :

Notons que Thierry Gridlet, originaire de Carlsbourg, nous parle du "trimoset" - donc des "trimoussettes" (la dénomination change en fonction des villages) - dans son témoignage sur la tradition des crécelles, disponible sur le site de Melchior. Les filles interprètaient ce chant chaque dimanche du mois de mai dans les rues du villageThierry Gridlet nous prête sa voix pour nous la partager :

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Dans la province de Liège, à Malmedy, les enfants commencaient à fêter l'épiphanie la veille du 6 janvier en faisant la hèye dans les rues de la ville, de commerce en commerce. Ils chantaient d'abord une chanson en wallon pour avoir ensuite une petite récompense sous forme de friandise, qu'ils dégustaient sur le chemin. Le chant suivant a été collecté par Paul Collaer en 1954, avec un accompagnement au piano.

Une initiative pour relancer la tradition a été mise en place en janvier 2026 à Malmedy. Deux musiciennes travailllent au maintien de cette tradition en entrainant les jeunes enfants à chanter le chant en wallon, puis en les accompagnant dans les rues de la ville de commerce en commerce. Voici un petit aperçu de cette belle démarche sur Facebook.

Origine de la Saint-Grégoire

La tradition de la Saint-Grégoire est présente un peu partout sur le territoire wallon. Fêtée le 12 mars, elle connaissait d'innombrables variantes selon les localités. C'est avant tout la fête des enfants qui se réunissaient en petits groupes à l’école ou sur la place du village et partaient souvent, le temps d’une journée, à l’aventure dans les rues. Cette fête, autrefois religieuse, était célébrée en l’honneur du patron des écoliers de l’époque : saint Grégoire. Pape de 590 à 604, Grégoire le Grand aurait fondé les premières écoles de clercs, ce qui lui valut ce titre.

Le 12 mars n'était pas un congé officiel. Dans certaines régions, les enfants se rendaient tout de même à l’école et faisaient une farce à l’instituteur : ils l'enfermaient dans sa classe, jusqu’à ce qu’il accepte de les libérer pour qu’ils puissent partir faire la quête. Ailleurs, la journée commençait assez tôt par la messe en l'honneur du saint patron. Venait ensuite le temps de “l’élection” du petit saint Grégoire. Le gamin élu se voyait paré d’une chemise et d’une mitre, qui n’est pas sans rappeler notre patron des écoliers actuel saint Nicolas. Il était entouré d’autres enfants qui portaient pour lui sacs et paniers pour récolter le butin. Le groupe s'en allait alors de porte en porte - souvent seul ou accompagné du maître d’école libéré de sa classe - demander aux villageois des vivres... et tout cela en chantant en demi-cercle devant les habitants, le petit saint Grégoire au centre. Et les habitants qui ne donnaient pas assez au goût des petits se voyaient présager une mauvaise récolte d'oignons. Car cette tradition était liée à une superstition par rapport à la plantation des oignons, qui devaient être mis en terre au début du printemps et particulièrement le 12 mars, pour que la culture soit foisonnante. À la fin de la journée, les jeunes enfants se retrouvaient dans un endroit choisi, parfois dans une ambiance de veillée, au coin du feu, où la femme du maitre ou l’une des mamans cuisinait pour tout le monde avec les victuailles récoltées. Selon les villages, on mangeait soit des gaufres, des omelettes ou du pain perdu.

Notons que d'après le calendrier liturgique actuel, la Saint-Grégoire est célébrée le 3 septembre.

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La Saint-Grégoire sur Melchior

La phonothèque nous livre quelques enregistrements de chansons liées à cette tradition, toutes collectées lors d'enquêtes menées par le Musée de la Vie wallonne. Outre "La fête des écoliers", présentée au début de ce parcours et dont vous pouvez retrouver une transcription dans le Carnet de Melchior, nous vous proposons un petit focus sur quatre autres audios. 

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Tout d'abord, un enregistrement de 1958 qui se termine par un témoignage de l'interprète. Nous vous invitons à poursuivre votre lecture jusqu'au bout de la séquence, car le témoignage vaut la peine d'être écouté. Cette chanson est encore interprétée comme telle aujourd'hui à Gouy-lez-Piétons.

Dans l'enregistrement suivant collecté à Hastière vers 1960, l'interprète termine ses phrases par le mot "Vivien". Nous n'avons retrouvé aucune trace d'une telle version dans nos recherches, si ce n'est un indice dans le livre "Rendez-vous à la Saint-Grégoire...de Willy Dardenne paru en 2012. Nous avons pu y observer que les chants se terminaient souvent par "Oui bien". Il pourrait donc s'agir d'une déformation due à la tradition orale. 

Dans la même enquête du Musée de la Vie wallonne, on retrouve une autre chanson : "Saint-Grégoire, c'est aujourd'hui". Enregistrée à Bouffioulx, ses paroles sont retranscrites dans le livre de Willy Dardenne. Dans l'enregistrement, on entend d'ailleurs clairement le "Oui bien" évoqué ci-dessus.

Et pour terminer, une chanson en wallon cette fois : "Chîs pommes". Elle a été enregistrée à Surice en 1959. Nous ne disposons pas d'informations supplémentaires sur cette chanson, mais vous pouvez découvrir sa transcription sur le site chansonsdewallonie.be.

La Saint-Grégoire aujourd'hui

Dans son livre, Willy Dardenne nous parle d'une tradition encore bien présente dans les années 2010 dans sept villages de Wallonie : Eprave (Namur), Warnant (Namur), Presles (Hainaut), Villers-Perwin (Hainaut), Gougnies (Hainaut), Gouy-lez-Piétons (Hainaut) et Villers-sur-Lesse (Namur). Mais force est de constater qu'elle ne s'est maintenue jusqu'à aujourd'hui que dans les deux derniers.

À Gouy-lez-Piétons

S’il y a bien un endroit où l’on ne manquerait pas de célébrer la Saint-Grégoire aujourd'hui encore, c’est dans le village de Gouy-lez-Piétons. Ce ne sont pas seulement les enfants qui se réjouissent de la fête à venir, mais bien tous les habitants : les commerçants, les parents, les retraités… Tous sont au rendez-vous ! Car à Gouy-lez-Piétons, la tradition semble ne s’être jamais arrêtée. Toutefois, dans le courant du 20ᵉ siècle, elle a perdu son caractère religieux : les enfants ne participent désormais plus à la messe en début de journée. Mais chaque année encore, un congé est octroyé aux élèves de l’école, et les enfants partent en petits groupes, accompagnés de leurs parents, afin d’aller faire la quête dans les rues du village.

Si la chanson reste la même qu’au 16ᵉ siècle, les denrées collectées, quant à elles, ont bien changé : autrefois, de la farine ou encore du lard, et aujourd'hui... des bonbons ! De même, les enfants ne fabriquent plus le chapeau en papier représentant la mitre du pape ; ils se déguisent désormais comme bon leur semble, à la manière du carnaval. À la fin de la quête, tous les habitants sont attendus sur la place du village afin de déguster ensemble une bonne soupe ou des crêpes.

Preuve de l’importance de cette tradition, une nouvelle rue construite dans le village a même pris son nom : la rue de la Saint-Grégoire.

À Villers-sur-Lesse

Après avoir été abandonnée dans le milieu des années 70, pour être ensuite relancée en 1980 par un instituteur du village, la tradition est encore présente aujourd'hui à Villers-sur-Lesse dans la commune de Rochefort. Elle reste un peu plus fidèle à la tradition telle qu’elle était au siècle dernier : l’un des enfants est désigné pour représenter saint Grégoire et se déguise comme tel, aube, chasuble, mitre et crosse. Les denrées collectées sont semblables : de la farine, du sucre, du lait, ou de l’argent. Si avant il revenait à la maman du saint Grégoire désigné de transformer en pâtisserie toutes les denrées récoltées, la coutume a un peu changé et c’est aujourd’hui le boulanger qui transforme les récoltes en délicieux cougnous à partager ensemble.

L'institutrice du village nous en parle :

"La Saint Grégoire [pour les garçons] et la Sainte Gertrude [pour les filles] se sont arrêtées (si je ne me trompe pas) au moment du COVID, mais a très vite repris. Elle a probablement été reportée deux ou trois années. Elle a repris au sein de l’école comme le voulait la tradition. Car dans notre village, c’est à l’école que ça s’organise. La fille aînée et le garçon aîné endossent chacun leur costume. Les enfants de primaires (et les grands de maternelles) parcourent les rues du village de Villers et Jamblinne dans le but de récolter les ingrédients nécessaires à la réalisation de "cougnous" (brioches) ou quelques pièces de monnaie. Chaque groupe ainsi constitué (filles et garçons) chante sa chanson personnelle (une version pour les filles et une autre pour les garçons) aux villageois présents. Tous les ingrédients et l’argent récoltés sont rassemblés à l’école, comptés puis portés à un boulanger qui nous ramène dans les jours suivants les fameuses brioches. Il est important pour nous de faire perdurer cette tradition car le village l’a toujours connue, du moins depuis de nombreuses années et c’est l’occasion de partager un moment à la rencontre des villageois qui nous ouvrent leur porte."

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En 2025, Melchior a eu la chance d'ajouter à sa phonothèque deux enregistrements : un chant dédié à saint Grégoire, et celui dédié à sainte Gertrude. Ces chants sont interprétés par les élèves de l'école de Lessive, le village voisin de Villers-sur-Lesse. 

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