L’épinette de Wallonie : histoire d’une présence discrète

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L’épinette a connu un certain succès chez nous avant de disparaître complètement au milieu du siècle dernier. Mais, à y regarder de plus près, il semble que l’instrument n’ait pas dit son dernier mot ! Marc Maréchal nous invite à découvrir ses secrets à travers ce nouveau parcours musical.

Quelques repères organologiques et historiques

Petite cithare jouée posée sur table ou sur les genoux, accordée en Sol ou en Do, l’épinette à bourdon (1) offre

  • des cordes mélodiques (chanterelles) tendues sur une touche frettée (le plus souvent diatonique en Wallonie) ;

  • des cordes à bourdon (le plus souvent en quinte) jouées à vide hors touche.

La main droite du musicien pince les cordes (avec les doigts ou avec un plectre), la main gauche appuyant sur les cordes mélodiques (avec les doigts ou un petit bâton).

On observe l’épinette dans des formes très variées et sous des appellations diverses dans toute l’Europe centrale et septentrionale (Hommel en Flandre, Citera en Hongrie, Langeleik en Norvège...). Lorsque l’épinette est citée pour la première fois à la fin de la Renaissance par l’Allemand Michael Praetorius (2) - (instrument n°8 dans l’illustration ci-dessous) - c’est à titre anecdotique et plutôt irrévérencieux :

Bien que cet instrument doive être à juste raison classé parmi les instruments des gueux, j'ai tout de même voulu, du fait qu'il soit très peu connu, le décrire en détails ici. Et il n'est pas très différent d'une bûche ou d'un bout de bois (...).

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160 ans plus tard, Diderot et d’Alembert (3) puisent manifestement leurs informations dans l’ouvrage de Praetorius. Sans doute n’ont-ils jamais vu ni entendu le son d’une épinette. Et, ils l’avouent :

Ne trouvant nulle part le nom d'un instrument très peu connu, appelé en Allemand Scheidholz, je l'ai traduit littéralement (bûche)(...)

Malgré leur projet d’exhaustivité, Praetorius et les Encyclopédistes mettent en lumière l’énorme fossé existant à leur époque en Europe entre la connaissance des musiques savantes et celle des pratiques musicales de tradition orale. Il faudra attendre le temps des Romantiques (George Sand saura apprécier le fonds musical traditionnel du Berry) et, surtout, le 20ème siècle où, un des premiers à y associer une démarche scientifique, Bela Bartok révèlera l’exceptionnelle richesse du patrimoine musical paysan.

Il est temps de découvrir un premier exemple sonore ! Voici une petite mélodie (non encore identifiée...) collectée dans les années ’70 par Marc Malempré et Remy Dubois. Les glissandos entendus d’une note à l’autre (surtout dans les intervalles dépassant la seconde) sont le fait du jeu «au bâton» (bout de bois que l’index presse sur la touche en glissant par-dessus les frettes métalliques). Et lorsque, comme ici, le bâton s’avère être un manche de couteau pas trop régulier, la justesse devient un facteur de seconde importance...

Air d'épinette n°1 [Joueur d'épinette]

Type : air | Date : années 1970

Un instrument discret et pourtant bien présent chez nous..

En Wallonie, du point de vue de la construction de l’instrument, on retrouve principalement l’épinette :

  • dans le Borinage, avec un instrument assez plat, comportant le plus souvent trois cordes mélodiques et trois cordes de bourdon. Une particularité : un cheviller à oreilles (épinette dite type «Mickey») ;
  • dans la vallée de la Meuse, spécifiquement dans les régions de Dinant et, surtout, d’Andenelle, avec des instruments comportant jusqu’à 10 cordes (6 + 4), majoritairement dotés d’un caisse de résonance supplémentaire et généralement décorés de motifs floraux et/ou d’oiseaux.
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Si les instruments borains sont souvent le fait de «fabricants» identifiés (menuisiers ou ébénistes de profession), les épinettes mosanes présentent une facture d’origine bien plus mystérieuse. En effet, pour les trois variantes connues dans la facture, les très nombreuses similitudes entre les dizaines d’instruments retrouvés montrent à l’évidence que beaucoup de ceux-ci sont chaque fois le lot d’un même fabricant. Les recherches menées par Remy Dubois, puis par André Deru et Thierry Legros laissent croire qu’il s’agissait peut-être d’un éclusier ayant déménagé quelques fois et revendant sa production au fil des écluses mosanes..... Mais aucun nom n’a jamais pu être associé à ces hypothèses et le mystère demeure.

L’épinette est peu illustrée dans la base de données sonores de Melchior. Au vu des nombreux instruments anciens connus, on se dit que l’épinette a pourtant - et jusqu’à la seconde guerre mondiale - tenu un rôle significatif dans la pratique musicale domestique de certaines régions de Wallonie. Dès lors, pourquoi cette discrétion généralisée de l’instrument ? Et pourquoi les chercheurs disposent-ils de si peu d’informations historiques (textes, iconographie) et, surtout, de très peu d’enregistrements originaux à se mettre sous la dent ? On peut avancer trois raisons :

  • le côté éminemment confidentiel de la sonorité. Instrument de l’intimité, l’épinette n’est pas, comme l’accordéon, de ceux qui entraînent les foules. On est ici dans le monde du murmure, de la consolation ou du plaisir simple au coin du feu... Le chant de l’épinette s’épanouit avant tout dans le calme des chaumières, voire dans des salles retirées de cafés villageois. Mais des photos prises dans les régions frontalières du Nord de la France incitent à croire que la pratique de l’instrument était également fréquente chez les militaires en service ou en campagne...
  • l’origine populaire de cet instrument totalement étranger au monde de la lutherie d’art et de la musique savante. Beaucoup d’épinettes anciennes sont d’ailleurs le fait d’autoproductions... plus ou moins bricolées. Il n’est pas rare de trouver des clous en lieu et place de chevilles, et des œillets de bottines pour cercler les petites ouïes.
  • l’absence de répertoire spécifique à l’instrument, contrairement à ce que l’on trouve dans les Vosges, en Hongrie (pour la Citera) ou en Norvège (pour le Langeleik). Les collectages des deux interprètes présents dans la base de donnée de Melchior font entendre un répertoire des plus éclectiques dont l’essentiel réside dans les mélodies à la mode.

Lors des rares collectages d’épinette (rien n’existe – apparemment – avant les années 70), il a fallu solliciter des musiciens (un anonyme mosan et le multi-instrumentiste borain Joseph Chevalier) dont la pratique s’était éteinte depuis deux ou trois décennies. Pour l’un deux, un instrument dut même être prêté. Ce fait explique notamment que les airs joués spontanément lors de ces séances dataient parfois de deux ou trois générations précédant l’enregistrement.

Deux exemples :

A noter que ce musicien utilisait les seules cordes mélodiques de l’instrument (pas de bourdon).

Ici, le bourdon est bien sonore !

Une opportunité de renouveau

Si l’épinette figure discrètement sur l’un ou l’autre disque 33 t du mouvement revivaliste wallon dans les années ’70, on doit à Remy Dubois, facteur de cornemuses, un regain d’intérêt pour l’instrument (5) et surtout à la passion d’André Deru (1953-2025) des initiatives déterminantes pour promouvoir l’apprentissage de l’instrument en Wallonie. Des cours collectifs donnés à titre privé puis, dès 2014, la création et l’animation d’une classe à l’académie d’Eghezée (4) ont convaincu plus d’un musicien de l’intérêt de l’instrument.

Polka d’Arc-Ainières, air de cornemuse «muchosa», Hainaut, épinette: André Deru (enregistrement: Marc Maréchal, 2018).

En collaboration avec Thierry Legros (6), spécialiste bien connu des instruments populaires, André Deru a par ailleurs signé quelques publications essentielles pour la connaissance de l’épinette en Wallonie (cfr bibliographie) et un enregistrement en duo sous le nom de Salon Ambroisine.

L’intérêt pédagogique de l’instrument, son timbre riche lorsqu’il est le fait de luthiers habiles, la magie du jeu collectif, la place qu’il peut tenir dans la pratique renouvelée des musiques traditionnelles : voilà qui permet d’oublier sa discrétion sonore, le seul vrai défaut de l’épinette lorsque l’on tente de l’intégrer dans un ensemble instrumental varié. Mais en ce cas, ne boudons pas notre plaisir, la fée électricité est capable de bien des miracles !

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Notes
(1) Sans rapport avec le petit clavecin homonyme à cordes obliques.
(2) Michaël Prætorius, Syntagma Musicum, page 57 et planche XXI, Wolffenbüttel, 1619-1620.
(3) Denis Diderot et Jean-Baptiste Le Rond D'Alembert, Supplément à l'encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Tome 2, page 76, Amsterdam, 1776, et Suite du recueil de planches sur les sciences, les arts libéraux, et les arts méchaniques, avec leur explications, planche 4 de la section Luthier, Paris, Amsterdam, 1777.
(4) voir www.canardfolk.be/lepinette-a-lacademie-une-bonne-idee/, la classe est reprise depuis 2019 par Pieterjan Van Kerckhoven.
(5) Remy Dubois, facteur de cornemuses à Theux, a été un des premiers à reconstruire des épinettes. Voir sa découverte de l’instrument: www.canardfolk.be/aubepinette-n9-premiere-rencontre-avec-remy-dubois/(6) www.thierry-legros-musiques.net

L'épinette en Wallonie

Discographie

Avec participation de l'épinette :

  • Musique traditionnelle et folklorique des Ardennes belges, Les Zûnants Plankèts, LP Alpha 5014 (1973).
  • Maclotes, Passepîds et autres danses de Wallonie, Les Musiciens de Neufchâteau, Alpha 5021 (1976).
  • Musiques Populaires de la Belgique, Scottish, André Deru et Thierry Legros,double CD Auvidis (1997), CD 2, plage, 4.
  • Enregistrement totalement consacré à l’épinette en Wallonie «Salon Ambroisine, tout simplement», Autoproduction (2016).

Bibliographie

  • Hubert Boone; Wim Boesmans, Instruments populaires en Belgique, pp 11 à 21, Peeters, Leuven, 2000.
  • André Deru et Thierry Legros, Evitez les imitations grossières (L’épinette en Wallonie et dans le Nord de la France) in Instruments de fortune... Lutherie populaire, FAMDT Editions, pp 58 à 69, Parthenay (F),1998.
  • Thierry Legros et André Deru, Épinettes d’Andennelle, modèles et filiations, une première étape, in Traditions musicales en Belgique, vol 1, Ed. Les Amis de la Musique, pp 189 à 193 + planche comparative, Spa, 2009.

Et sur le Web...

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