La basse aux pieds, un phénomène oublié

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Focus sur un instrument oublié qui a pourtant peuplé les bals d'une partie de la Wallonie au siècle dernier. Julien Maréchal vous propose une balade à travers le répertoire d'Edmond Croibien, dernier pratiquant de la basse aux pieds.

Une photo et quelques enregistrements. C’est tout ce qui nous reste d’Edmond Croibien. Une scottish, deux valses, quelques autres airs de danse, enregistrés in extremis à la fin des années 1970. Et ce cliché pris à Ciney où l’on voit Edmond, 70 ans, son accordéon Vassart-Lefèvre sur les genoux, les pieds posés sur cet étrange soufflet garni de boutons.

Edmond était le dernier pratiquant de la basse aux pieds. Cet instrument-comète d’invention namuroise, l’un des rares à se jouer exclusivement avec les pieds, avait fait fureur dans les années 1900, avait conquis musiciens et orchestres de bal de toute une région, avant de tomber rapidement en désuétude après la seconde guerre. Edmond avait continué à en jouer malgré tout, offrant un sursis à cette tradition fugace.

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Un accordéon à pieds

C’est Joseph Alexandry qui aurait donné naissance à l’instrument, en 1894. Fabricant d’accordéons basé à Namur, avenue de Belgrade, Alexandry dépose cette année-là un brevet d’invention pour un système de table d’harmonie adapté à un instrument d’accompagnement. L’engin ressemble à un demi-accordéon posé au sol : une base en bois trapézoïdale, un soufflet à trois plis, puis un boîtier contenant un système de boutons, soupapes et lames vibrant au passage de l’air. Le musicien pose ses pieds sur la partie supérieure de l’instrument, soit une plaque inclinée à 45 degrés, dont sortent sept boutons disposés en deux demi-lunes ­– une pour chaque pied. Pour jouer une note, il suffit de presser avec la pointe du pied le bouton correspondant. Ingénieux, Alexandry a imaginé un système de ressorts qui rouvre le soufflet dès que le musicien allège la pression de ses pieds.

Avec la basse aux pieds, le musicien prend de l’ampleur. D’un coup, il accède à une gamme de notes graves réservées habituellement aux instruments basses, tout en conservant l’ambitus de l’instrument qu’il joue de ses mains. Il s’offre une extension, comme un second musicien qui donne une assise inédite à son jeu d’accompagnement. Le volume s’en trouve aussi augmenté. Pour renforcer la présence de l’instrument, en effet, Alexandry a choisi de doubler chaque note grave par l’octave supérieure – mêmes deux octaves sur certains modèles.

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Type : valse | Date : 1977

Les bals et la course au son

C’est que l’enjeu du son n’est pas anodin. En cette fin de 19e siècle, les bals et la danse sont en pleine mue, en Wallonie comme ailleurs. Depuis le 18e siècle, l’art de faire danser était l’apanage des violoneux. Parfois accompagnés d’un instrument plus grave, seuls le plus souvent, ils animaient les mariages et fêtes de village, juchés sur une table ou sur un tonneau. A ce moment, le bal était une affaire de petits lieux : on dansait dans le cabaret, la cour de la ferme, la cuisine. Puis vint l’accordéon. Inventé en Autriche en 1829, il se diffusa largement en Wallonie à partir des années 1870. Plus sonore, moins capricieux, porteur d’une mode nouvelle venue des villes, il bouleversa en quelques décennies un ordre bien établi, signant la fin du règne des violoneux.

Au-delà de ce passage de flambeau, ce sont les codes du bal qui changent peu à peu. Le volume sonore augmente, l’espace s’élargit : c’est dans la salle des fêtes ou sur la place publique qu’on danse désormais. En même temps, les répertoires évoluent : les maclottes, passepieds et autres danses héritées des contredanses françaises cèdent le pas, progressivement, à de nouveaux airs plus citadins, les scottishs, mazurkas et autres polkas. On dansait à quatre ou à huit ; on danse désormais en couple fermé. Une petite révolution pour les mœurs.

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Porté par ce vent nouveau, l’accordéon n’est pas seul en course pour autant. Il est même concurrencé par un rival plus sonore encore. A la faveur du mouvement orphéonique, les fanfares et harmonies s’étaient multipliées partout en Wallonie, tout au long du 19e siècle. Si la vocation de ces grands ensembles était aux concerts et aux défilés, la multitude de musiciens formés en leur sein allait forcément se frotter à la danse qui se pratiquait chez eux. Ainsi se développe, en cette fin de 19e siècle, une tradition de musique de bal par de petits ensembles de cuivres.

L’invention de la basse aux pieds est probablement une réponse à ces temps qui courent. Offrir une ligne de basses à l’accordéoniste, c’est lui permettre de s’affirmer dans des bals de plus en plus sonores et bruyants. C’est dans ce même but que certains accordéonistes adopteront des systèmes ingénieux de percussion – grosse caisse ou mini-batterie – commandés également par les pieds.

L’âge d’or puis l’oubli

Le succès de la basse aux pieds est immédiat. L’instrument d’Alexandry est repris par d’autres facteurs d’accordéons renommés, qui en fabriquent leur propre version : Vassart à Auvelais, Marchal à Namur, Solari à Bruxelles. Signe de l’intérêt porté au nouveau venu, plusieurs innovations sont rapidement apportées, comme le nombre de boutons qui augmente à neuf, dix et même douze basses sur certains modèles – soit une gamme chromatique complète.

Du côté des musiciens, le nouvel instrument séduit toute la province de Namur, mais aussi l’ouest de la province de Liège et l’est du Hainaut. Il se répand également ailleurs en Wallonie et à Bruxelles, mais de manière plus sporadique. On en retrouve également des traces en Flandre, où la voetbas est pratiquée par des travailleurs venus du sud du pays. Dans la région namuroise, la basse aux pieds devient un instrument usuel pour les accordéonistes. En témoignent notamment les innombrables clichés d’anonymes posant fièrement en studio, accordéon sur les genoux et pieds sur la basse. Assurément, la basse était devenue l’accessoire incontournable, celui qui donne du crédit et qu’on exhibe.

Ces photos ne montrent pas que des accordéonistes seuls. On y voit aussi des duos, des trios, le plus souvent avec un violon. Ou même de petits orchestres, composés d’accordéons ou de cuivres. Signe que la basse aux pieds avait pris une place de choix dans la vie musicale namuroise. Signe aussi que la course vers plus de son ne se soldait pas toujours par une concurrence entre instruments, mais poussait parfois simplement à s’assembler et imaginer de nouvelles formes.

Conçue pour les accordéonistes, la basse aux pieds séduit même d’autres instrumentistes. Dans certains orchestres, par exemple, elle est utilisée par le musicien chargé de l’accompagnement, qui joue les temps forts à la basse et les contretemps au violon ou au bugle.

Après la seconde guerre mondiale, la basse aux pieds connut un déclin aussi rapide que le fut son ascension. Probablement fut-elle victime de l’évolution rapide des danses et des répertoires musicaux, sous l’influence du jazz notamment. Mais aussi d’une certaine standardisation des pratiques et des instruments, qui laissait moins de place à un particularisme régional. En 1965, plus personne ne pratiquait la basse aux pieds. A l’exception d’un certain Edmond.

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La basse à l'heure du folk

La pratique de la basse aux pieds telle qu’elle exista entre 1900 et 1945 s’est éteinte. Mais l’instrument n’a pas poussé son dernier souffle. Aujourd’hui, quelques musiciens et musiciennes s’en saisissent et l’intègrent à leur esthétique, en Belgique et ailleurs. Les temps ont changé, les bals namurois d’avant-guerre sont loin, mais la basse trouve sa place. Grave et ample, elle séduit par la profondeur qu’elle apporte au jeu. Elle possède par ailleurs ce supplément d’âme des instruments patrimoniaux, cet ancrage si cher à celles et ceux qui pratiquent aujourd’hui les musiques traditionnelles.

Le jeu et les répertoires s’adaptent au présent ; l’instrument aussi. Benjamin Macke, accordéoniste, et Jean-Marie Pâque, facteur d’accordéon, ont récemment collaboré pour produire une basse aux pieds d’un nouveau type. Les modèles traditionnels organisaient le clavier en quintes juxtaposées. Ce système avait l’inconvénient de concentrer souvent le jeu sur un seul pied (droit ou gauche, selon la tonalité) et de rendre compliquées les suites de notes conjointes. Benjamin et Jean-Marie ont imaginé un clavier où chaque note trouve sa quinte sur le pied opposé, permettant davantage de legato dans les suites d’accords, et des progressions harmoniques inédites. Edmond aurait apprécié.

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Merci à Hubert Boone pour son enquête inestimable sur la basse aux pieds, et à Benjamin Macke pour ses recherches généreusement partagées.

Pour aller plus loin...

  • Boone H., L'accordéon et la basse aux pieds en Belgique, Editions Peeters, Louvain, 1993.
  • Bosmans W., Muzikes d'amon nos-ôtes : traditions musicales en Wallonie, collectages 1912-1983 / Muzikale tradities in Wallonië, veldopnamen 1912-1983, Musée des instruments de musique (MIM), Bruxelles, 2008 (1 vol., 68 p. + CD).

Les photos de la collection de Thierry Legros ne peuvent faire l'objet d'un autre usage qu'avec l'autorisation de leur propriétaire.

[Article publié dans le livre-disque : "La revanche de l'arbre" de Patrick Leterme, Cypres, Bruxelles, 2025, p. 31-35.]