Autour de la valse

Une des caractéristiques de la musique baroque est l’omniprésence de la danse. Ainsi retrouve-t-on des pièces instrumentales ou vocales qui, si elles n’affichent pas le nom d’une danse, n’en présentent pas moins tous les caractères. Les cantates de Bach, formes sacrées des plus savantes, regorgent d’exemples de sarabandes, de menuets ou de siciliennes qui ne s’annoncent pas. Et le rapport avec Melchior, direz-vous ? Dans les répertoires traditionnels et populaires accessibles sur cette plateforme, une danse, plus que toute autre, s’annonce ou s’insinue anonymement dans de multiples collectages : la valse !

Il n’est sans doute guère utile de refaire ici l’historique de cette danse à succès. Il fallut en tout cas peu de temps à l’Occident pour découvrir que la mesure ternaire, la mesure parfaite, possédait d’autres qualités que celle de figurer la Sainte Trinité. Mentionnons malgré tout une des premières allusions à cette danse par Giovanni Gallini, maître à danser formé à Paris, et qui fait carrière à Londres en 1772. Évoquant la Walzer allemande dans son traité [1], il écrit « Chaque homme, tenant sa partenaire par la taille, la fait tournoyer avec une rapidité presque inconcevable. Ils dansent dans un grand cercle (...) ».

Au milieu du 19ème siècle, à l’instar de la polka, la valse embrase la société occidentale, jusqu’Outre-Atlantique. Mais avec une ombre au tableau : les danseurs flirtent avec le péché. En effet, jugée lascive et initiatrice de coupables envies, la valse en couple enlacé est longtemps censurée par l’Église. S’exprimant au sujet de la valse, l’archevêque Turgeon (Québec) est très clair en s’adressant au clergé et aux fidèles par une missive datée du 18 novembre 1851 :

« Nous croirions manquer un devoir important de notre charge, si, à l’approche de la saison des plaisirs et de la dissipation, nous n’élevions pas la voix pour vous prémunir contre une ruse nouvelle de l’esprit infernal, un nouveau piège qu’il tend à l’innocence de la jeunesse, un scandale enfin qui, depuis peu, s’est produit dans certaines réunions de plaisir, et qui, s’il n’est promptement réprimé, ne peut manquer de causer la ruine de bien des âmes. (...) [2]».

Il faut le dire : jusqu’à cette époque, les danses de couple limitaient les contacts physiques au strict minimum. On ne se tenait que par la main, voire par les deux mains. L’homme tenant sa partenaire par la taille, c’est une révolution !

Le plus grand miracle de la valse fut sans doute sa capacité à séduire rapidement toutes les catégories sociales. De Sissy et sa cour viennoise à la jeune Yvette Horner enrôlée dans la caravane du Tour de France, la valse s’est parée d’habits, de pas et d’attitudes certes différents, mais propres à lui permettre de traverser les époques et de parvenir jusqu’à nous sans encombre.

Partons à la découverte de cette danse dans son environnement populaire. Un bref parcours dans les collectages illustre bien le propos initial : la valse sait se faire inviter.

Pour la danse avant tout !

Découvrir les festivités musicales des bals d’antan, c’est aussi rencontrer des instruments emblématiques... ou plus inattendus.
Dans les années 1970, Élisabeth Melchior (Waimes) aime animer les bals de sa région malmédienne. Les valses, scottish et mazurkas qu’elle joue sur son accordéon diatonique n’ont pas souvent de titre et se perpétuent dans l’anonymat des traditions orales. L’écoute le révèle rapidement : la valse d’Élisabeth ne revêt guère les habits viennois. Chaque temps est plus marqué, l’envolée moins aérienne. Mais quelle saveur, quelle convivialité on imagine lorsque, le dimanche, elle réunissait autour d’elles les villageois heureux de partager quelques danses.

À noter que la mélodie a récemment franchi l’océan : la valse d’Élisabteh a séduit les jeunes musiciens québécois du groupe Vinta. Après l’avoir découverte via la plateforme, ils en ont enregistré une bien jolie version en quatuor (2022).

Qui dit accordéon dit quelquefois instrument étonnant. Ainsi, à la même époque qu’Élisabeth Melchior, Louis Vincent (Aywaille), entraîne les danseurs sur un instrument mi-diatonique (pour la mélodie), mi-chromatique (pour l’accompagnement). Et, dans cette valse, elle aussi anonyme, l’homme aime marquer du pied les temps forts de la danse.

Mais avant que l’accordéon n’ait investi totalement la place, le violon était de la partie également. On sait qu’il pouvait se débrouiller seul pour faire danser une joyeuse assemblée. Henri Schmitz est un violoneux remis à l’honneur lors des premiers festivals folk organisés en Wallonie dans les années 1970. L’homme avait perdu son instrument depuis la dernière guerre (un Allemand le lui avait volé, disait-il). Pour l’occasion, les organisateurs du festival lui en ont prêté un : c’est tout un répertoire oublié qu’Henri remet alors en lumière. Un répertoire qu’il jouait aux mariages, aux réjouissances villageoises... La valse qu’il nous offre ici, fait abondamment usage du jeu en double cordes.

Des chansons qui donnent envie de danser

Comme dit d’emblée, de nombreuses chansons empruntent le caractère de la valse : importance du premier temps, carrure régulière... Célèbres ou restés anonymes, les auteurs-compositeurs ont vite perçu l’intérêt d’une chanson en forme de valse : elle peut s’écouter, se fredonner... et se danser, avec ou sans les paroles.

Avant de découvrir quelques valses chantées, arrêtons-nous à des versions collectées auprès d’instrumentistes peu enclins à pousser la chansonnette. A nouveau, les accordéonistes s’illustrent. Et pour certains d’entre eux, spécialisés dans les bals et les thés dansants, l’apport de la basse au pied rend un fier service. Cet astucieux appendice à l’accordéon, on le doit au namurois Joseph Alexandry en 1894. Si la mélodie se joue bien à la main droite et les accords à la main gauche, ce sont les pieds qui donnent ou renforcent la basse, mais une octave plus bas.

À Ciney, beaucoup connaissaient Edmond Croibien. Et pour cause, il était le dernier, en Wallonie, à s’accompagner de cet instrument étonnant. L’orgue du pauvre, en quelque sorte ! Lorsqu’il se prêta au jeu du collectage en 1977, Edmond avait sans doute perdu un peu l’habitude de l’harmonisation. Peu importe, sa valse Une ombre suit (la mélodie de la chanson homonyme d’Alex Puget, c. 1915) est de celles qui réjouissent le cœur !

Il est un autre instrument populaire, bien moins vivant aujourd’hui que l’accordéon : l’épinette à bourdon. Décrite comme « instrument des gueux » dans l’encyclopédique Syntagma Musicum, de Praetorius (1619), elle n’est autre qu’une petite cithare de table comprenant des cordes mélodiques sur touche frettée et des cordes à bourdon sonnant librement. Diatonique ou chromatique, on retrouve l’épinette à bourdon un peu partout en Europe centrale et septentrionale sous des formes assez variées.

Très populaire en Wallonie aux alentours de la première guerre mondiale, cet instrument de la sphère domestique ne possède pas vraiment de répertoire propre. Tout lui est bon, surtout les mélodies à la mode. Écoutons ce pot-pourri valsé (Air d'épinette 3), intégrant la chanson Ferme tes jolis yeux, du chansonnier René de Buxeuil (1913), passée comme berceuse dans le répertoire enfantin, suivie de la mélodie Frou-Frou (1897), grand succès de Berthe Sylva dans les années 1930. L’épinettiste anonyme enregistré ici est manifestement adepte du jeu au bâton (glissement d’une petite baguette de bois sur la touche, plutôt que jeu digital). Il rajoute parfois des temps et la bande magnétique pleure un peu. Mais qu’importe, le cœur y est.

Dans les années 1940, l’épinette disparait peu à peu de la sphère musicale, sans doute à cause de sa discrétion sonore et de la présence du bourdon. La guitare en profite... Mais grâce à quelques mordus ci-et-là, elle refait surface actuellement dans une élan de revivalisme et certains luthiers se mettent à en construire de jolis modèles.

Paroles originales, paroles de remplacement

Après les version instrumentales de mélodies de chansons épousant le rythme de valse, découvrons quelques exemples de chansons bien connues mais affublées de paroles inattendues.
La phénomène de ce processus parodique n’est pas neuf et se retrouve dès le Moyen-Âge. A la fin de la Renaissance, Une jeune Fillette devient, Une jeune Pucelle pour le temps de Noël. De même, dans les collectages présentés par Melchior, de nombreuses chansons ont perdu leurs paroles originales pour faire place à des rimes évoquant la vie locale ou l’actualité.

Composée par Georges Krier, La Valse brune, rencontre le succès dès sa sortie française en 1909, grâce surtout à l’inimitable Mistinguett. Omniprésent, l’air s’imprime dans les mémoires et sert à chanter d’autres réalités. Ainsi, dans cet enregistrement (2023, région de la Semois), chante-t-on sur l’air de la Valse brune le plaisir suscité par le passage d’Amand, le crieur local, dans les rues du village.

Pendant la Grande Guerre, le parolier et éditeur liégeois Joseph Halleux, une célébrité dans sa province, se saisit du succès Tout sur le long du faubourg (Louis Bénech) pour narrer les péripéties liées au rationnement imputable à l’occupant allemand. Savoureuse, la chanson put être éditée malgré la censure militaire. Parce qu’elle n’était guère méchante, ou parce les Allemands n’entendaient pas le wallon ?

Enchaînons avec deux chansons dont tout porte à croire que les paroles enregistrées sont bien d’origine.

Marie, Marie, priez pour nous ! chantaient les Trimoussettes du village de Massul, près de Neufchâteau, dans les années 1940.

Depuis des décennies, au mois de Marie, ces petites Mariées de Mai passaient de maison en maison pour collecter de quoi orner l’autel de la Vierge de leur église. Un chant de quête, donc pour le culte marial, mais irions-nous jusqu’à justifier par là l’usage de la mesure ternaire ? Sans doute place occupée par la valse dans l’inconscient musical collectif y était-il pour beaucoup.

Et notre petit périple se termine par un air en forme de valse dont les tendres paroles évoquent la persistance d’un amour enfantin tout au long de la vie. Jolie chanson, mais dont l’origine demeure quelque peu mystérieuse...

On l’entend sur le LP « Front de libération des Arbres fruitiers » de Julos Beaucarne (1974), dans une version plus développée. La pochette du disque annonçait le titre Le petit bout du petit ongle rose avec la précision suivante : « Chanson populaire française, arrangement Julos Beaucarne ».

Mais avant cela, elle figurait aussi en bonne place dans l’immense répertoire de Théodore Botrel. Composition du barde breton, ou reprise d’une chanson plus ancienne encore ?

Mystère, nos recherches n’ont pas abouti ! Mais qu’importe, le charme opère...

Nous voici arrivés au terme de cette escapade sonore au gré des valses et des « chansons en forme de valse ». Mais il reste bien d’autres exemples à découvrir dans les collections.
Les beaux jours de la valse semblent éternels. Rieuse ou triste, vive ou sensuellement retenue, elle semble faire vibrer une corde commune à des publics bien différents.
S’adonnant volontiers à la poterie, Georges Braque disait : « Le vase donne forme au vide, la musique au silence ». Nous ajouterions :  «...et la valse aux mouvements du cœur ».

 

Marc Maréchal

 

Bibliographie :

  • HESS, Remi, La Valse, A.M. Métaillé, 1989.
     
  • DUFRESNE Claude, La valse viennoise : au temps des Strauss. Solar, 1999.
     
  • CONTÉ, Pierre, Danses anciennes de Cour et de Théâtre en France : éléments de composition, Dessain & Tolra, 1974.
     
  • [1] A Treatise on the art of dancing, Giovanni-Andrea Gallini, Chez l’auteur, Londres, 1772.
  • [2] Les Danses Et Les Bals, sermons, notes et documents , par le curé de N.D. de Québec. Presses à vapeur, 9, rue Buade, Québec, 1879.
     

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