25/03/2025 | Antoine Danhier
Yvon Davy : "Les musiques traditionnelles apportent aujourd'hui des manières d’habiter le territoire" (Partie 2)
Collectage réalisé dans le Cotentin, en Normandie, par l'équipe de la Loure. © Etienne Lagrange
Comme Melchior en Wallonie, l'association La Loure est active en Normandie pour collecter et valoriser les chansons, musiques et danses, et plus largement le patrimoine de transmission orale de la région. Yvon Davy, son directeur, nous partage son expérience de plus de 26 ans. Dans cette seconde partie de l'interview, il aborde la démarche du collectage, l'apport des musiques traditionnelles et l'importance de la transmission pour la suite du projet.
L'association La Loure est fondée en 1998 pour recueillir et valoriser les chansons, musiques, danses et traditions orales de Normandie. Elle fait partie de la Fédération des Acteurs et actrices des Musiques et Danses Traditionnelles (FAMDT), une institution incontournable en France qui regroupe beaucoup d'acteurs dans ce domaine (plus de 200). La Loure compte deux salariés et une centaine d'inscrits. Elle est notamment à l'initiative d'une vaste opération de collectage dans les 5 départements de Normandie. Plus de 25 ans après sa création, on doit à La Loure des centaines d'heures de collecte, la plus grande jamais réalisée dans la région.
Au-delà de cet enjeu de collecte et préservation, il y a aussi un grand enjeu de transmission, via l'organisation d'actions de sensibilisation, de divers projets et d'animations en lien avec le patrimoine immatériel du territoire de Normandie. La Loure fait vivre les chants et musiques collectés à travers des bals, concerts et événements variés. Tous les deux ans, l’association organise la Fête du Sirop à Vire, dédiée à la fabrication d’une confiture populaire ancienne et accompagnée d’une riche programmation musicale. En alternance, elle propose la Nuit du Chant traditionnel, qui met à l’honneur le répertoire normand et francophone. Actrice culturelle dynamique, elle organise aussi des rencontres musicales itinérantes et des randonnées chantées, produit des disques et ouvrages pour valoriser le patrimoine normand et participe à des recherches thématiques, comme un travail sur les migrations francophones en Amérique du Nord.
Directeur de La Loure et historien de formation, collecteur invétéré, Yvon Davy nous a accordé un long entretien téléphonique pour partager son expérience. Dans cette seconde partie, il nous parle de l'évolution de la démarche du collectage au cours de ces dernières années, des spécificités de la Normandie, de l'intérêt aujourd'hui des musiques traditionnelles, mais aussi d'un grand enjeu pour l'avenir du projet qui les pousse à innover : la transmission.
Vous collectez encore sur le terrain. Comment faites-vous pour trouver la matière ? Comment savoir où il y a encore du patrimoine à collecter ?
Eh bien, en posant des questions ! Le fait d’avoir arpenté différents territoires en Normandie nous montre que, déjà quand on a commencé à enquêter il y a 25 ans, il y avait des zones où le répertoire ancien s’était mieux maintenu que d’autres. La proximité de Paris n’aide pas. Quand on est en Haute-Normandie, sur les plateaux du département de l’Heure ou la vallée de Seine, par exemple, des régions assez industrialisées, avec de grands brassages de population, c’est plus compliqué de trouver du répertoire traditionnel. À l’inverse, c’est plus facile dans les zones plus rurales où il y a eu moins de brassage de population. C’est évident à la collecte. Donc il y a des régions où on sait qu’il sera plus facile de retrouver du répertoire.
Cela dépend donc un peu de nos objets de collecte : nous avons monté des opérations de collecte partout, dans chaque territoire. Nous sommes allés voir dans différentes zones qui ne sont pas potentiellement riches. Mais dans certains endroits, il faut voir beaucoup de monde pour trouver quelques chansons traditionnelles…
Au-delà de ça, c’est le bouche-à-oreille qui compte, il n’y a pas de secret. Ce n’est pas écrit sur le front des gens. On va chercher à savoir qui dans la commune chante ou chantait anciennement.
Quand j’ai commencé à collecter, je posais la question, par exemple au club des anciens (association locale où les aînés se retrouvent en toute convivialité pour jouer à la belote ou autre) : « Qui chante au club » ? Il y avait toujours un moment où on chantait. Quelques années après, je ne posais plus cette question, parce que dans les clubs, on ne chantait déjà plus, les gens ne faisaient plus que jouer. La chanson avait perdu du terrain. Puis, je demandais : « Qui chante au repas des anciens » (le repas offert dans les communes rurales chaque année). C’était vraiment un lieu où il y avait des gens qui chantaient, et cela permettait de repérer qui chante et ce qu’ils chantent. Puis, même là, les gens ne chantaient plus et on faisait appel à un émetteur extérieur.
Aujourd’hui, quand nous voulons recueillir du répertoire, j’en viens à poser la question : « Quelles sont les familles, dans les différentes communes, qui anciennement étaient réputées pour chanter, notamment dans le monde agricole au moment de ce qu’on appelait les batteries (quand la batteuse venait à la ferme pour battre le grain). Souvent cela donnait lieu à des repas arrosés le soir et il y avait souvent des gens qui chantaient. C’était un moment de chant. L’idée n’est pas forcément d’aller voir les plus anciens de ces familles, qui sont décédés aujourd’hui, mais les enfants, sachant que, l’expérience aidant, on s’est rendu compte qu’il fallait suivre les familles.
Il y a des familles de chanteurs et d’autres qui ne le sont pas du tout. Dans une même commune, si on prend des gens d’une même génération et que l’on pose la question « est-ce que vous chantiez dans votre famille », certains nous disent : « Oui, la vie était si dure, heureusement qu’on chantait sinon on ne s’en serait pas sortis ! ». Et d’autres répondent : « Non, vous comprenez, la vie était si dure qu’on avait autre chose à faire que de chanter ». Chacun a sa réponse et sa vérité, il n’y a pas de vérité absolue et cela dépend des pratiques familiales. Et cela suit vraiment les familles, si bien que quand on trouve quelqu’un qui nous témoigne d’un beau répertoire et qu’il nous dit « Mon père chantait ça, ma mère chantait ça », on pose la question : « Mais est-ce que vous avez des frères, des sœurs, des cousins, des cousines ? », pour voir si d’autres chansons ne se sont pas maintenues. Ce sont ainsi souvent les familles qui délivrent les plus grands répertoires.
Quelles sont les spécificités des musiques traditionnelles de Normandie ? Y a-t-il des formes ou des instruments emblématiques ? Cherchez-vous à mettre en lumière ces spécificités, pour distinguer le patrimoine normand des autres ?
Est-ce qu'on a des instruments emblématiques ? Non. Tout ce qu'on a recueilli nous, en fait, c'est principalement du violon, de l'accordéon, en termes de pratique instrumentale. Il y a eu de la vielle à roue en Normandie, même beaucoup, malheureusement les derniers joueurs sont décédés dans les années 1930.
Mais tous les luthiers qui connaissent un peu le sujet de la vielle identifient la Normandie comme un lieu de grande production de vielle, notamment au XVIIIᵉ siècle. Il y a tout un ensemble de vielles qu'on appelle « normandes », de style normand, qui sont bien connues : les vielles plates avec des motifs de décoration, des cœurs, par exemple. Et donc on a fait acquérir, par exemple, par plusieurs musées, ici en Normandie, des collections de vielles, justement pour mettre en évidence cette histoire singulière.
Malheureusement pour nous, c'est pareil. Constant Catherine, le dernier joueur de vielle à roue identifié, est mort en 1933. On a des photos de lui au début du XXᵉ siècle où il joue dans des noces. Sa vielle est conservée au musée (d’Art et d’Histoire, NDLR) d’Avranches en Basse-Normandie. Elle a été fabriquée au 18e siècle, dans une commune qui s’appelle Le Tourneur, par un nommé Jacques d’Aigremont, menuisier, fabricant de vielle à roue. Constant Catherine possède donc une vielle à roue fabriquée plus de deux siècles auparavant dans la commune voisine de celle où il habite. Cela montre aussi un enracinement dans cette zone-là de la pratique de la vielle. Mais voilà : on a les instruments, mais pas les musiciens qui auraient pu nous en jouer et nous délivrer les répertoires qu’ils pratiquaient.
On sait qu’anciennement, il y avait de la cornemuse en Normandie. Il en est d’ailleurs fait mention dans les textes qu’on connaît sous le nom de « Loure », qui donnent aussi l’explication du nom de notre association. Mais ces mentions ne sont que textuelles, on n’a aucune trace matérielle d’instrument en rapport avec la cornemuse en Normandie, qui nous aurait permis de relancer une fabrication d’instruments comme on a pu le faire pour la veuze, par exemple, dans le pays nantais. C’est pareil pour la veuze : il n’y avait plus de témoin vivant, de pratiquants de veuze, mais il restait des instruments donc on a pu relancer la fabrication à partir des instruments qui subsistaient.
En matière de danse, il n’y en a pas qui soit emblématique de Normandie, comme on pourrait avoir la bourrée dans le Centre-France ou la gavotte en Centre-Bretagne. Par contre, on a un peu de tout ce qui existe dans l’histoire de la danse. On a des rondes chantées, notamment, principalement dans le Pays de Caux, la région qui se situe entre Rouen, Le Havre et Dieppe. Là, il y a toute une tradition de ronde chantée qui s'est maintenue, sur laquelle j'ai eu l'occasion aussi d'enquêter. On retrouvait des anciens qui montraient comment ils dansent, avec un répertoire de chants associés : des sortes de branles doubles, mais avec d'autres variantes, un fonds très ancien de chants à danser. On a toute la couche des contredanses, des quadrilles, avec leurs dérivés, comme les avant-deux, que l’on retrouve dans le sud-ouest de la Normandie, près de la Bretagne. On a aussi toutes les danses en couple de type polka, scottish, mazurka qu'on retrouve un peu partout en Europe. Il y a différentes couches de danses, mais pas de danse emblématique.
Et en matière de chanson, on a aussi un répertoire tout à fait riche, mais qui ne se distingue pas forcément non plus d'autres pratiques chantées dans d'autres régions de la francophonie. C'est compliqué de définir ce qui fait la spécificité de Normandie… On n’en a pas qu’une, mais plein : les rondes et les chants de moisson du Pays de Caux, les chants de Noël qu’on retrouve sur les rives du Couesnon… Ce n’est pas tant un trait qu’un ensemble de traits.
Comment voyez-vous le rôle des musiques traditionnelles dans la société du 21e siècle ? Qu’ont-elles à apporter à notre époque ?
Résolument plein de choses ! D’abord, le fait qu'on aborde des répertoires qui, historiquement, sont aussi associés à des pratiques sociales, des contextes sociaux, comme le bal, la danse. On a plein de répertoires qui ne sont pas forcément associés à cette dimension collective et dans le chant ou la musique traditionnelle, la dimension collective et sociale est fondamentale, éminente. Quand on fait un bal, on ne peut pas danser s'il n’y a personne. Et quand on a des répertoires de chansons à répandre, c’est pareil : ça ne marche pas si on est seuls. La pratique de la chanson à répandre crée l’obligation du collectif et une sacrée émulation. Cela nous intéresse pour créer du lien, des relations entre les gens.
Nous jouons sur scène, dans le cadre de concerts et de bals, mais nous aimons bien investir aussi l'espace public, donc nous le faisons par des randonnées chantées, des déambulations musicales, notamment à l’occasion de fêtes : c’est quelque chose que nous aimons beaucoup. Nous venons ainsi de lancer une « clique à danser », pour développer les pratiques en amateur avec l’université : des musiciens qui ne sont pas forcément issus des pratiques traditionnelles. C’est l’idée d’avoir une fanfare, une « clique », pour faire déambuler et danser les gens lors de fêtes.
Les musiques traditionnelles, aujourd’hui, apportent des manières d’habiter le territoire, d’être singulier avec des héritages collectifs. Et cela raconte quelque chose pour le monde d’aujourd’hui.
On sait que les associations actives dans les musiques traditionnelles touchent en général plutôt le public des bals folk, qui y est particulièrement sensible. Cherchez-vous à aller au-delà de ce public ?
Le public des bals folks, oui et non… Finalement, en dépit de ce que j'ai dit avant, ce n'est pas forcément en matière de danse qu'on a trouvé le plus de choses. Il y en a, mais ce ne sont pas les plus diversifiées et les plus originales, par rapport aux attentes d’un public de bal folk qui va chercher telle danse parce qu’il y a un pas spécifique. Chez nous, il n’y a pas de danse avec des pas élaborés, complexes. Les danseurs invétérés restent sur leur faim avec ce répertoire…
L’argument de la danse n’était pas très fort chez nous, si bien qu’on a aussi développé les pratiques autour du chant, d’où les randonnées chantées, les joutes chantées, la nuit du chant traditionnel… C’est une manière de développer une pratique du chant. On fait souvent des cafés chantants, dans des cafés de communes, etc. C’est quelque chose que l’on a développé de manière singulière et spécifique. Nous voulons dépasser ce public des bals folk. Nous avons une entrée territoriale, la Normandie, donc nous voulons sensibiliser les gens à ses répertoires au sens large : des pratiques diversifiées comme le chant, la danse, la musique instrumentale. On essaie d’inventer des formes aujourd’hui.
Il y a aussi toujours un enjeu de toucher des gens plus jeunes que nous (c’est toujours pareil, c’est un grand débat). Aujourd’hui, nous, les créateurs de la Loure, jeunes au départ, avons atteint la cinquantaine…
On n’a pas un public cible précis : on a un public qui sera intéressé par ce qu’on va proposer, la matière qu’on veut valoriser. Il ne s’agit pas de dire : « c’était quand même mieux avant ». On n’est pas en train de regarder dans le rétroviseur. Je suis historien, moi, au départ, et je fais de la collecte, mais ce qui m’intéresse, c’est d’inventer ces musiques-là pour aujourd’hui et pour demain. On est dans une logique de construction, pas de célébration d’un passé idéalisé… Ce n’est pas du tout notre propos.

Concert aux traversées Tatihou, sur le thème du cousinage avec le Québec, animé par l'ensemble Joli Gris Jaune. © D. D. Daguier

Concert aux traversées Tatihou, sur le thème du cousinage avec le Québec, animé par l'ensemble Joli Gris Jaune. © D. D. Daguier
Quels sont vos grands projets pour les 10 prochaines années ?
Nous essayons de changer d’échelle pour trouver d’autres formes de développement. Nous avons passé les débuts de l’association à collecter — et nous le poursuivons —, mais il y avait à l’époque aussi un enjeu de mieux mesurer ce que sont les répertoires en Normandie, d’où le temps passé en collecte. Aujourd’hui, on se rend compte qu’il y a un autre enjeu très important : la transmission.
Nous avons beaucoup travaillé au départ avec des gens déjà convaincus, donc nous avons avancé vite, mais aujourd’hui, je pense que nous avons un gros travail à faire au niveau de la transmission pour qu’il y ait plus de praticiens de ces musiques aujourd’hui. C’est un enjeu pour les générations futures : pour arriver à ce que les gens connaissent toutes ces musiques, il faut qu’il y ait des gens qui les pratiquent.
Aujourd’hui, nous intervenons de plus en plus dans les conservatoires, par exemple. Nous donnons des cours de musique : mon collègue enseigne le violon dans plusieurs écoles de musique, moi, j’anime des ateliers et des stages de chant. De plus en plus, des conservatoires nous sollicitent pour donner des cycles de stages pour découvrir les musiques de l’oralité (soit pour l’aspect traditionnel, soit pour l’approche orale de la musique). De ce point de vue, les musiques traditionnelles ont des choses à raconter : ce sont des projets que nous souhaitons développer au cours des prochaines années, pour stimuler la pratique.
De la même manière, nous essayons de développer plus fortement aujourd’hui la création dans les musiques traditionnelles en Normandie. Pendant longtemps, nous avons attendu que des gens prennent le manche pour créer des groupes et jouer ces musiques, puis nous nous sommes aperçus que ce n’était pas forcément le cas. Nous avons mis les mains dans le cambouis et nous avons initié des groupes. Dans le cadre du projet de cousinage avec l’Amérique du Nord, nous avons constitué un groupe, Joli gris Jaune, qui tourne régulièrement. Pour faire entendre ces musiques, on avait aussi un projet sur les îles anglo-normandes, qui a donné lieu à Lihou, un ensemble occasionnel avec une création musicale qui a pas mal tourné aussi.
Et pour nos prochains événements, nous essayons de mettre le pied à l’étrier de chanteuses que nous avons identifiées et que nous encourageons à faire une création d’un bout de concert, une première partie, pour stimuler l’envie de s’approprier ces répertoires. Nous avons sollicité des gens pour leurs compétences musicales.