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Élisabeth Melchior, l'accordéoniste qui faisait danser les Fagnes

Héritière d'un large répertoire de danses et de chansons traditionnelles très anciennes, Élisabeth Melchior (1926-1999), surnommée "Pitite", est une accordéoniste qui animait des fêtes et des bals dans les environs de son village natal de Walk, à l'est de la province de Liège. Découverte par Françoise Lempereur, elle a légué un grand nombre d'airs, dont beaucoup ont connu une nouvelle vie dans les bals folkloriques actuels. C'est en son honneur que le projet Melchior de l'IMEP, qui promeut également la transmission et le renouveau de cette musique, a adopté son nom. 

"Elle est tombée dans la marmite des musiques de la Haute Ardenne un dimanche de mai", mentionne l'ouvrage "Armanac Bouh Tot Djus", cité dans l'hommage funèbre que lui consacre Roger Hourant en 1999. Élisabeth Melchior voit le jour en 1926 dans le petit hameau de Walk, proche de Malmédy, dans les Hautes-Fagnes. Elle est immédiatement entourée et bercée par la musique traditionnelle de la région, qui occupe une place centrale dans sa famille : son père est accordéoniste, de même que deux de ses oncles, tandis qu'un autre oncle est violoneux, et que son grand-père, sa grand-mère et sa mère sont chanteurs. Dès l'âge de 4 ans, elle essaie l'accordéon diatonique très simple de son père (à une seule rangée, 2 basses) et s'entiche si bien de l'instrument qu'elle en reçoit un deux ans plus tard (à deux rangées, 8 basses), à l'aide duquel elle donne dès 6 ans un premier concert à l'école du village, d'après le compte-rendu d'une rencontre avec Élisabeth Melchior publié par Marc Bauduin dans le Canard Folk (n° 21, septembre 84). 

Élisabeth Melchior, mazurka collectée par Marc Malempré et Remy Dubois

Son père lui transmet également un autre trésor inestimable : son répertoire.  Il est composé d'airs de danse très anciens, des maclottes, des polkas, des mazurkas et des scottishs. Il se rend parfois avec ses frères musiciens auprès d'un violoneux d'un autre village qui connaît la musique pour apprendre des airs d'oreille, tandis que son épouse leur enseigne les danses, comme la Danse des Tchérons. Il anime régulièrement des fêtes de village, notamment au carnaval, et les gens du village viennent souvent profiter de l'ambiance chaleureuse du petit salon de l'ancienne ferme des Melchior.

La danse des Tchérons, version de Jules Labasse enregistrée en 1949 par Roger Pinon :

La jeune Élisabeth commence à son tour à chanter et à jouer dans les fêtes organisées dans la petite salle de l'ancien café du village. Puis, après la guerre, vers l'âge de 18 ans, elle abandonne l'accordéon diatonique pour le chromatique, ce qui lui permet d'étendre son répertoire aux musiques et aux danses à la mode à l'époque, quitte à déroger un peu à la tradition. Elle ne joue plus seulement seule, mais parfois aussi avec l'accompagnement d'une trompette et d'un tambour. 

Le temps du revivalisme

Dans les années 1970, Françoise Lempereur la découvre alors qu'elle réalise un collectage de musique et de chansons traditionnelles. C'est l'époque du revivalisme : des ethnomusicologues et des passionnés se réintéressent à la musique traditionnelle qui est sur le point de disparaître après une longue période de désuétude et d'oubli initiée dès la fin du 19e siècle. Ils entreprennent de sauver le répertoire en se rendant chez les personnes âgées pour enregistrer les chansons de leur enfance. C'est exactement le type d'archives que l'on peut retrouver sur ce site, dans la section "Phonothèque"

Dans cette perspective de collectage, Élisabeth Melchior se révèle une mine d'or. En plus de son vaste répertoire d'accordéon, elle a noté méticuleusement les paroles d'un grand nombre de vieilles chansons. L'intérêt de Françoise Lempereur lui permet de se rendre compte de la valeur de ce patrimoine musical : elle recommence alors à jouer de l'accordéon diatonique. 

Chanson "La fille d'un geôlier", chantée par Elisabeth Melchior et collectée par Françoise Lempereur

Le moment de gloire

Dans les années qui suivent, Françoise Lempereur implique Élisabeth Melchior dans divers projets qui la mettent en valeur aux côtés d'autres musiciens traditionnels. Elle figure ainsi parmi les enregistrements de la série de LP "Anthologie du Folklore Wallon", réalisée avec le concours du vielleur français Claude Flagel dans le cadre du Centre d'action culturelle de la communauté d'expression française (CACEF). En 1974,  avec Alexandre Deresztessy de RTBF Charleroi, Françoise Lempereur tourne également un reportage consacré au folklore musical des Hautes Fagnes, où l'accordéoniste apparaît, de même que deux violoneux locaux, Henri Crasson et Mathieu Michel.

En 1976, les États-Unis d'Amérique célèbrent le bicentenaire de leur indépendance en grande pompe. Pour l'occasion, des musiciens traditionnels de différentes régions sont invités sur place. Alors qu'elle est toujours restée simple et n'a jamais quitté son village natal, Élisabeth Melchior est invitée grâce à une recommandation de Françoise Lempereur. Ce sera pour elle une expédition inoubliable de 24 jours, avec d'autres musiciens belges, dont le violoneux Henri Schmitz.

Elisabeth Melchior café namur

Élisabeth Melchior jouant dans un café de Namur - Wisconsin (USA) en juillet 1976. De gauche à droite : 1) Philomène Gehlen, chanteuse traditionnelle de Sourbrodt (décédée); 2) assise : une certaine madame Chaudoir, Wallonne du Wisconsin; 3) Elisabeth Melchior (décédée); 4) Françoise Lempereur; 5) le violoneux Henri Schmitz (décédé). © Françoise Lempereur

Elle s'éteint le 14 octobre 1999 à l'âge de 73 ans, mais son héritage demeure bien présent. Élisabeth Melchior a inspiré de nombreux ensembles de musique folklorique et, aujourd'hui encore, on désigne certains airs désormais bien implantés dans les bals comme les siens, ceux qu'elle a transmis. 

Polka croisée, par Elisabeth Melchior, collectée par Marc Malempré

Découvrez son répertoire dans la phonothèque au lien suivant.

Antoine Danhier